Il y a des rencontres qui changent votre rapport au temps. Pas métaphoriquement — physiquement, dans la façon dont vous lisez l’heure sur votre poignet. La première fois qu’on découvre une montre Beaubleu, on hésite. Ces petits cercles qui dansent sur le cadran, ce ne sont pas des décorations. Ce sont les aiguilles. Et cette légère désorientation initiale, ce minuscule moment de suspension où le cerveau recalibre — c’est exactement ce que Nicolas Ducoudert-Pham a voulu créer.
Un designer qui a choisi le temps
Nicolas Ducoudert-Pham n’est pas horloger de formation. Il est designer. Diplômé de Strate, École de Design, il a appris à concevoir des formes au service d’une expérience, à penser l’objet comme un dialogue entre l’utilisateur et la matière. Après ses études, il rejoint Alstom pour travailler sur le design d’un nouveau TGV — un projet aussi fascinant qu’il est long. C’est pendant ces heures de bureau que, presque en marge, il commence à esquisser sa propre montre.
Avant de lancer Beaubleu, il travaille également pour Van Cleef & Arpels, plongeant dans l’univers du luxe parisien, ses codes, ses exigences, son rapport particulier à l’objet précieux. Cette double expérience — le design industriel de transport et la haute joaillerie — façonnera sa vision horlogère de manière très singulière.
En 2017, il fonde Beaubleu à Paris. La maison portera son nom imaginaire : la contraction de Baudelaire — « Le beau est toujours bizarre » — et de Bleu, couleur symbolique de Paris. La « bizarrerie parisienne » comme manifeste.
L’aiguille ronde : une signature brevetée
La question évidente, on la pose dès qu’on tient une Beaubleu en main : pourquoi des aiguilles rondes ?
Nicolas Ducoudert-Pham a toujours refusé la réponse simple. Ce n’est pas un gadget, pas une provocation graphique gratuite. C’est une réflexion sur ce que signifie lire l’heure. La grande aiguille ronde qui tourne sur elle-même pour indiquer les minutes, la petite pour les heures — ce système transforme chaque cadran en composition graphique en mouvement. On ne lit plus l’heure : on la ressent.
La forme est brevetée. Et une fois qu’on comprend la logique, elle semble presque évidente. Les aiguilles rondes sont directement inspirées des travaux mathématiques de Galilée sur les cercles et le mouvement — une référence qui se retrouve jusque dans le nom de la collection phare de la maison : la Vitruve.
Des collections pensées comme des chapitres
Beaubleu n’est pas une marque à montre unique. Chaque collection est un chapitre de la même histoire.
La Vitruve : la montre signature
La collection Vitruve est le cœur de Beaubleu. Trois modèles — Date, Origine et GMT — partagent des aiguilles bicolores (la trotteuse contraste toujours avec les autres aiguilles), un verre saphir, et un fond transparent qui dévoile le mouvement. Les prix tournent autour de 650 à 950 euros selon les éditions. Pour une montre automatique assemblée en France, en série limitée et numérotée, c’est une proposition honnête.
La Union : Paris en deux rives
La Union Rive Gauche (740 €) et la Union Rive Droite (790 €) jouent sur la géographie sentimentale de Paris. Deux montres, deux caractères, un même ADN d’aiguilles circulaires. Une façon de rappeler que Beaubleu est une maison profondément ancrée dans sa ville.
Ecce Figura : la dissonance carrée
Avec la Ecce Figura, Beaubleu a pris un risque : loger des aiguilles rondes dans un boîtier carré. La tension visuelle est immédiate, presque délicieuse. Six références pour une collection qui interroge frontalement la relation entre le contenant et le contenu.
La Pièce : l’audace d’une collaboration historique
En mars 2026, Beaubleu a frappé un grand coup — littéralement. La maison s’est associée à la Monnaie de Paris, institution fondée en 864, pour créer La Pièce N°1 & N°2 : des montres dont les cadrans sont frappés à la main selon les techniques de monnayage de la Monnaie de Paris. Un boîtier acier de 39 mm aux flancs évidés, une couronne dissimulée, un biseau poli miroir. Chaque couleur est produite à 888 exemplaires. Prix : 1 790 € avec bracelet cuir, 1 890 € avec bracelet maillé.
Cette collaboration entre une jeune maison parisienne de neuf ans et l’une des institutions les plus anciennes du monde dit quelque chose d’essentiel sur Beaubleu : la créativité n’est pas dans la rupture systématique, mais dans le dialogue entre les temporalités.
Comment naît une montre Beaubleu
Beaubleu n’est pas une manufacture au sens traditionnel. Nicolas Ducoudert-Pham le dit sans ambiguïté : il est designer, pas horloger. Sa force est dans la conception — dans cette capacité à imaginer une forme qui modifie l’expérience de l’utilisateur, puis à l’amener à l’existence en travaillant avec des partenaires français soigneusement choisis.
Le processus commence toujours par le cadran. C’est là que tout se joue visuellement. Puis vient le boîtier, dont Beaubleu soigne particulièrement les finitions — alternance de surfaces satinées et polies, proportions millimétrées. Les montres sont assemblées en France, en séries limitées et numérotées. Chaque pièce est tracée.
Aujourd’hui, la maison compte une quinzaine de personnes et produit environ 3 500 montres par an. Pour une micro-marque indépendante, c’est une maturité rare — obtenue sans jamais céder sur l’identité graphique.
Où trouver une Beaubleu
Les montres Beaubleu se commandent directement sur beaubleu-paris.com, avec des délais variables selon les collections et les éditions. La maison distribue également via quelques revendeurs sélectionnés en France — dont certains spécialisés dans les montres françaises indépendantes.
Pour les collections en édition limitée comme La Pièce, il est conseillé de s’inscrire à la newsletter ou de suivre la marque de près : les séries s’épuisent rapidement, surtout depuis que la presse internationale a commencé à s’y intéresser sérieusement.
Ce que Beaubleu dit de Paris
Il y a quelque chose de très parisien dans la démarche de Nicolas Ducoudert-Pham. Non pas le Paris des clichés, mais celui des ateliers discrets où des gens obsessionnels s’acharnent sur un détail que personne ne remarquera vraiment — sauf ceux qui savent regarder.
Les aiguilles rondes de Beaubleu, c’est ce détail-là. Une bizarrerie qui, une fois vue, ne se laisse plus ignorer. Une montre qu’on porte différemment selon qu’on a compris ou non sa logique interne. Et peut-être, finalement, une invitation à reconsidérer quelque chose d’aussi banal et d’aussi fondamental que la manière dont on représente le passage du temps.
Baudelaire aurait peut-être aimé ça.

Sources : Beaubleu Paris — Site officiel, Interview Nicolas Ducoudert Pham sur Mr Montre, Monochrome Watches — La Pièce collaboration, France Éclat — Portrait Nicolas Ducoudert, Le Nouveau Réveil — La Pièce N°1 & N°2
— Camille R.